Les chiffres régulièrement annoncés dans la presse, à propos de tel ou tel cancer, déclenchent toutes sortes de commentaires de la part du grand public dont la perception est éminemment subjective et individuelle : selon que nous-mêmes ou nos proches aient été touchés ou non, selon nos habitudes (fumeurs, sportifs…), selon notre âge, etc…Mais en réalité, le plus souvent, les résultats mesurés collectivement ne sont pas transposables au niveau individuel. Ils sont, pour la plupart, destinés à aider les chercheurs à mieux comprendre la maladie pour mieux la combattre.
« Plus on en cherche, plus on en trouve » explique Philippe Pépin, chargé d’étude à l’Observatoire régional de santé d’Ile-de-France. « Effectivement, il y a de plus en plus de cancers de la prostate. Mais, c’est relatif : le dépistage s’est généralisé, ce cancer est de mieux en mieux diagnostiqué. Par ailleurs, la baisse de la mortalité s’explique notamment par une prise en charge plus précoce et individualisée, des soins toujours plus adaptés, des recommandations collégiales. »
« Ce n’est jamais à 100% »
Pour Jacqueline Clavel, Directeur de l’unité d’épidémiologie environnementale des cancers de l’INSERM, l’augmentation des chiffres s’explique également par les
progrès techniques de l’imagerie : « on voit plein de petites tumeurs, de la thyroïde par exemple, qui n’auraient peut-être même pas évolué, comptabilisées aujourd’hui. Auparavant, la tumeur cérébrale de l’enfant n’était pas diagnostiquée, même au décès ; aujourd’hui, grâce au scanner, à IRM, l’incidence a augmenté, c’est logique » . L’informatisation et l’accessibilité des fichiers, ainsi que l’organisation hospitalière actuelle permettent également de mieux répertorier les cas.
Les études statistiques sont aussi destinées à mieux évaluer les facteurs de risques : ce n’est jamais du 100%, c’est-à-dire qu’un cancer du poumon ne sera jamais dû à 100% au tabac ; à Tchernobyl, ce ne sont pas tous les habitants qui ont développé un cancer de la thyroïde, il y a d’autres facteurs associés et nous cherchons inlassablement les interactions » rappelle Jacqueline Clavel.
La prévention comme objectif majeur
Avec un objectif majeur : la prévention. Par exemple, l’utilisation de certains produits chimiques, comme le benzène, est aujourd’hui interdite ou réglementée en milieu professionnel car on a pu étudier sa toxicité sur une population identifiée, précise Jaqueline Clavel : « on ne peut pas évaluer de façon générale l’impact de l’environnement sur tel ou tel cancer, il faut un milieu d’étude. Difficile de comprendre comment les xénoœstrogènes (pesticides, plastiques,…) perturbent le système endocrinien ; par contre, on peut étudier comment le travail de nuit perturbe le système hormonal. Comment, d’autre part,mesurer l’impact de l’alimentation ? En général, c’est difficile, mais on a constaté, par exemple, que des populations émigrantes développaient au bout de trois-quatre générations des taux de cancers inconnus dans leur population d’origine. Pourquoi ? »
Relativiser le pronostic
Les chiffres nous mettent également en garde contre les pronostics : l’évolution d’un cancer qui se déclare aujourd’hui et auquel il faut ajouter des années (+ 5 ans, + 10 ans), on ne le connaît pas. En outre, notre information est toujours obsolète car elle provient de cancers diagnostiqués 5, voire 10 ans auparavant. « En tout état de cause, prévient Jacqueline Clavel, la valeur moyenne entre les extrêmes ne peut être appliquée à un individu. Cela n’a pas de sens. »
Interpréter des chiffres exige connaissance et distance. La prudence est donc de mise.
Raïssa Blankoff Journaliste
Photo : Catty – Fotolia.com
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