Caroline a 16 ans quand sa sœur décède d’un cancer des os. Quelques années plus tard, elle sera l’initiatrice de rencontres entre frères et sœurs endeuillés, adultes et enfants mélangés. Un film documentaire émouvant, Le Mandala, témoigne de leurs échanges et constitue un support pour de nombreuses familles et soignants.
« Ces rencontres m’ont permis de sortir de mon statut d’endeuillée. Avec mes parents, nous avons beaucoup parlé, mais ce n’est pas suffisant, je n’ai pas pu me préparer, ni guérir. Les journées passées parmi d’autres frères et sœurs qui avaient souffert comme moi m’ont permis de me sentir moins isolée, de prendre de la distance en même temps que de partager des émotions ». Aujourd’hui, Caroline est professeure des écoles. Comme un juste retour des choses, elle offre du temps bénévolement à des enfants qui, comme elle, ont perdu un frère ou une sœur. Anne-Marie Filliozat, psychosomaticienne de renom et auteur de nombreux ouvrages, témoigne également : à la retraite aujourd’hui, elle se souvient du choc de sa vie survenu il y a 50 ans : la mort de son frère aîné à l’âge de 10 ans, alors qu’elle en avait 4.« Personne ne m’a jamais rien dit, je n’ai pas vu mon frère pendant toute l’année de sa maladie, je n’ai pas assisté à l’enterrement. Ma mère s’est enfermée dans la dépression, mon père partait très tôt le matin et revenait le plus tard possible, finalement c’est ma grand-mère, en larmes tout le temps, qui pourvoyait au minimum matériel. A l’époque, on pensait que les enfants ne se rendaient compte de rien, et on pensait les protéger en les tenant le plus possible à l’écart. Chez nous, il était interdit d’entrer dans la chambre du frère, l’évoquer constituait un crime, et pourtant, il y avait des photos de lui partout. Mon autre frère et moi étions murés dans le silence. Toute vie familiale a été brisée. Cette souffrance-là a été déterminante dans ma pratique professionnelle : j’ai passé ma vie à aider d’autres enfants à libérer leurs émotions, grâce à l’écoute, au toucher, à l’empathie. Ça n’existait pas à l’époque, j’ai dû me battre. Ce n’est pas parce que l’enfant ne parle pas, qu’il n’a pas besoin de parler. Aujourd’hui, l’hôpital est un peu plus sensible à cet aspect-là, mais quand un tel drame secoue une famille, la parole est si facilement prisonnière des angoisses et de la peur de ne pas être à la hauteur. Alors, que faire ? Poser des questions ouvertes à l’enfant comme « qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi ? » Chaque enfant a un vécu différent : moi, j’aurais répondu : c’est de voir ma maman souffrir, j’aurais préféré qu’on pleure ensemble, ça m’aurait soulagée. Et à partir de là, la parole se délie souvent toute seule et apporte un peu de paix. » Eric a 56 ans. A 7 ans, il a perdu sa sœur de 9 ans d’une leucémie. « Je me souviens d’avoir joué avec elle, puis elle est partie à l’hôpital et mes parents m’ont éloigné. J’ai aujourd’hui le sentiment qu’on m’a enlevé la possibilité de grandir en m’excluant du drame familial. Tout ce qui n’est pas dit prend des proportions énormes. En plus, on a déménagé de Paris à Brest et j’ai fini de perdre mes derniersrepères. Ma mère est entrée en dépression, elle s’est accrochée à moi et, malgré elle, c’est devenu très étouffant pour moi, mon père s’est comme figé. Ma soeur ressemblait à Brigitte Fossey dans « Les Jeux interdits ». Il y avait des photos d’elle partout. Elle était partie mais elle prenait toute la place, elle était devenue comme une une sainte à laquelle ma mère, particulièrement, vouait une sorte de culte. J’avais le sentiment que quoi que je fasse ou quoi que je sois, je ne pourrais jamais l’égaler.. J’ai fait des retraites et de la méditation, c’est ce qui m’a le plus aidé. Enfin, il y a eu ces rencontres et le film Mandala : l’avantage du groupe de tous âges, c’est l’interactivité des émotions et des ressentis : par exemple, cela permet à un enfant en souffrance d’entrer en contact avec un adulte qui s’est construit malgré un même malheur ; l’adulte, lui, peut revivre face à l’émotion d’un enfant celle qu’il avait dû réprimer étant petit. C’est gagnant, gagnant. » A lire: Aide-toi, ton corps t’aidera Anne-Marie filliozat Gérard Guash Albin Michel Raïssa Blankoff Film documentaire « Le mandala », réalisation Michèle et Bernard Dal Molin www.advita.com
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