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Quand le vélo aide à se retrouver soi-même

Posté le 04/07/2008 par raissa arobaz Envoyer par mail

 

Quand le vélo aide à se retrouver soi-même

Jean-Marc Majeau est gastro-entérologue dans son pays, les Pyrénées orientales. Un jour, il est frappé de la maladie dont il soigne ses patients jour après jour. Après une période de doutes, d’angoisses et de soins, il décide de parcourir la France à vélo pour sensibiliser les Français à un dépistage systématique. Mais ce tour de l’Hexagone l’emmène beaucoup plus loin, à la rencontre de lui-même et des siens. Ce sera aussi l’occasion de reconsidérer le drame qui l’a frappé quand il avait quatorze ans. Et de faire connaissance avec la beauté de l’instant et la plénitude du sentiment d’éternité.

Vous dites qu’il est essentiel de changer le regard des autres  sur la maladie.

Le changement du regard des autres, c’est ce qui m’a le plus aidé à aller mieux.
Ce matin dans le métro j’ai croisé une femme, pâle, la tête couverte, sans sourcils. Evident qu’elle était passée par une chimio. Je n’ai pas pu l’approcher, il y avait trop de monde, mais son regard a croisé le mien. J’aurais voulu lui dire : « Il y a un an j’étais comme vous, dans un an vous pouvez être comme  moi ». ça lui aurait fait du bien.
Dans un accident de la route, les gens trouvent plus facilement les mots pour vous réconforter, beaucoup moins dans une maladie comme le cancer ou le SIDA, c’est ça qui doit changer.
Je voudrais dire aux gens : habituez-vous et ne détournez pas le regard. Avec les handicapés, par exemple, ce n’est pas pareil, ils ne vous renvoient pas à une éventualité, vous ne risquez pas d’être comme eux, alors que celui qui a le cancer…. nous sommes tous une cible potentielle.
Quand mes proches ont su que j’étais malade , ils ont cru comme moi que j’allais mourir. Mais quand j’ai monté mon projet, ils ont su avant moi que je m’en étais sorti.

Ce que la maladie vous a appris, c’est de profiter au maximum de l’instant présent.

J’étais un éternel insatisfait. C’est sans doute lié à  la mort brutale de ma mère. Je courais sans cesse derrière quelque chose qui m’avait été arraché. Avant, j’étais tyrannisé par mes exigences, et donc déçu en permanence. Par exemple, avant je ne jouais jamais de la guitare en public car je pensais ne pas me débrouiller assez bien, ce n’était pas parfait, maintenant, je joue, je m’amuse et surtout j’amuse ceux qui m’écoutent, je prends du plaisir et j’en donne et je m’en fiche que ce ne soit pas parfait. Je savoure enfin chaque instant qui m’est donné de vivre.
Au fond, avant je ne voyais que mes défauts et ceux des autres, maintenant, ce sont les qualités qui me portent. Les défauts, je m’en accommode.

Vous dites que le contact avec la nature vous remplit de vitalité.

La nature met sans cesse devant le spectacle du mouvement de la vie.  Ce continuum, ce mélange de feuilles mortes et de feuilles fraîches sous mes pas. Si vous le voulez bien, elle vous inclut dans ce mouvement, j’ai réalisé que j’étais partie d’un tout. Quand je pars à vélo et que j’entends l’eau couler sous la glace, je sens la vie vibrer en moi. Je me dis : dessous la glace, une énergie circule, c’est comme la terre quand elle est sèche, il suffit d’un peu d’eau pour que repoussent les herbes demain. Et puis on respire ! Si tout ça reprend vie, pourquoi pas moi ?
Et  puis cette sensation d’éternité, vous voyez. Même à Paris, il me  suffit de regarder la Seine qui coule comme elle a toujours coulé et ce sentiment me reprend. 
Mercredi, j’ai fini ma consultation à midi , j’ai enfourché mon vélo , à midi 20 j’étais au milieu des sapins, à 1800 m d’altitude. Et quand je reviens, je dis à mes patients « c’est pas la peine d’aller aux champignons dimanche, il n’y en n’a pas ».

Qu’est-ce que votre tour de France à vélo a fondamentalement changé ?

Quand vous n’êtes pas malade, les gens vous croisent et vous lancent « ça va ? » c’est la routine, tout le monde connaît.
Quand ils apprennent votre état, le « ça va »  est dit sur un tout autre ton, ou bien ils esquissent un « tu es fatigué… »  et moi de répondre : « non je ne suis pas fatigué, j’ai un cancer », ce qui met mon interlocuteur immanquablement plus mal à l’aise encore.

Mais quand ils savent que vous avez monté un projet, quel soulagement, ils peuvent parler d’autre chose avec vous.  Et vous aussi. C’est bingo pour tout le monde.

C’est un peu ce qui s’est passé avec ma famille. Dès que j’ai mis le projet en route, on a quitté le domaine de l’angoisse, pour entrer dans celui d’une construction, d’un partage, ce sont des échanges sur un autre plan. Et un soulagement pour tous.
Le soutien de mon village, d’une solidarité ancrée dans le quotidien, ça change tout. Si j’étais par exemple parti de Paris, les gens seraient sans doute venus saluer mon exploit, mais si je n’en étais pas revenu, ça n’aurait rien changé à leur vie, alors que moi si je ne reviens pas dans mon village, ça change tout pour eux. Pour moi, ce ne sont pas des visages, ce sont des gens. D’ailleurs, dans mon livre, même si je ne les cite pas nommément, ils se reconnaissent. Ils sont contents de se reconnaître. C’est leur vie, ils existent. En parlant de ma vie, je parle de la leur. C’est très important.

Dans votre livre, vous citez un grand professeur de cancérologie qui disait : "Le tout n’est pas de rajouter des heures à la vie qui reste, mais de la vie aux heures dernières"

Ma grand-tante de 106 ans, aveugle, sourde mais ayant toute sa tête, en avait assez de vivre. Elle disait aux médecins : laissez-moi mourir. Et à moi, elle disait : Dieu m’a oublié, je ne suis plus sur le listing. Je lui répondais : mais non, Dieu ne t’a pas oubliée, dieu arrive, repose-toi tranquillement en l’attendant.  Les médecins ne savent plus s’incliner devant l’heure. Pour eux, il y a toujours quelque chose à faire perfuser, opérer… même à 106 ans, pour eux, la mort c’est un échec. Ils devraient lire un peu Pagnol !
Le médecin doit apprendre à percevoir le moment où il n’y a plus de place pour la médecine. Souvent un échange de paroles est plus important qu’un scanner. Ma mère est morte dans un accident de voiture brutalement. J’avais de choses à lui dire, j’en ai été privé. Et j’en ai souffert. C’est peut-être pour cela que je suis si sensible à cet aspect des choses.

Quel est votre objectif aujourd’hui, pour vous et vos patients ?

Dédramatiser la maladie. Beaucoup de familles seront touchées d’une façon ou d’une autre. Donc il faut arrêter de mettre en avant la part morbide du cancer :   l’amaigrissement, la chirurgie, les poches sous les yeux, la perte des cheveux, même la lutte et le courage. Le plus dur, c’est que la société vous rappelle tout le temps que votre maladie est mortelle, ce qui n’est pas la vérité: pas d’emprunt bancaire, le coût des mutuelles, la discrimination à l’embauche etc. C’est comme si on vous disait qu’un avion ça peut tomber, mais ce n’est qu’une partie infime de la vérité.  100% des femmes à qui on annonce qu’elles ont un cancer du sein pensent au moment de l’annonce qu’elles sont mortes, alors qu’un très grand nombre en guérissent.
Vous verrez, avec toute la chance que j’ai, c’est moi qui me plaindrai à 106 ans que Dieu m’a oublié !

Raïssa Blankoff
Journaliste

Photo: © NJ – Fotolia.com

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